10h12, Laboratoire B27


Le bourdonnement des centrifugeuses, continu, presque grave, montant puis s’aplatissant comme s’il rencontrait par endroits une résistance invisible, se mêle à cette vieille chanson venue de Shanghai, années trente sans doute, que quelqu’un a laissée tourner sur l’enceinte posée près de la hotte, la voix de Zhou Xuan voilée, éraillée par le mauvais fichier numérique, prise dans le souffle régulier des ventilateurs, tantôt distincte tantôt presque effacée, comme si elle venait de beaucoup plus loin que l’enceinte elle-même, d’un poste de radio oublié dans une pièce fermée depuis des décennies, tandis que Yating, poussant la porte avec l’épaule, le dossier serré contre elle, aperçoit presque en même temps Chen Mo dressé sur un tabouret, un bras levé vers les capteurs thermiques fixés au-dessus de lui, Gao Shanyu penchée sur son clavier, les lignes vertes du programme glissant rapidement sur l’écran, Wang Bolin tenant entre ses doigts trois tubes qu’il rapproche alternativement de son téléphone, Mei Qian devant les congélateurs ouverts, et plus loin encore, près du tableau blanc couvert d’équations dont certaines ont été partiellement effacées laissant sous les nouvelles formules leurs traces grisâtres, He Xiaobo accroupi au milieu de fils électriques, d’une enceinte portative, d’un vieux microphone argenté et d’une pédale noire qui ressemble à celles qu’utilisent les guitaristes.

Chen Mo tourne très lentement une molette, se recule autant que le tabouret le permet, lève de nouveau la tête vers le capteur, disant quelque chose à propos d’un gradient qui refuse de s’aligner, de l’univers entier qui finirait peut-être par conclure qu’il ne sait pas calibrer une sonde, sans que l’on sache s’il parle à Yating, au capteur ou simplement à cette sorte de tribunal abstrait qu’il semble imaginer partout autour de lui, composé de températures, d’écarts, de constantes, de lois physiques indifférentes et cependant, dans sa manière de les invoquer, vaguement accusatrices, tandis que derrière lui Gao continue de taper, les doigts frappant les touches avec une rapidité légèrement excessive, comme si le programme qu’elle est en train de reprendre devait être vaincu par vitesse plutôt que corrigé, disant sans lever les yeux qu’elle réécrit l’algorithme de clustering, puis, Yating lui rappelant qu’elle l’a déjà réécrit la veille, ajoutant après un silence qu’il manquait encore d’ironie, ce mot prononcé sans sourire et qui reste un instant suspendu dans le bourdonnement des machines, ironie, comme si le programme lui-même devait apprendre à douter de ses propres classifications, à produire au milieu de ses calculs une contradiction minuscule, délibérée, une erreur contrôlée capable, prétend-elle parfois, de rendre les modèles plus aptes à saisir ce que font les systèmes lorsqu’ils prétendent ne jamais se contredire.

À quelques mètres, Bolin parle dans son téléphone, d’une voix plus basse, presque administrative, énumérant : matrices anciennes, structures organisationnelles nouvelles, signatures épigénétiques, puis s’interrompt, élève l’un des tubes à hauteur de ses yeux, le liquide transparent n’y montrant évidemment rien, et dit que c’est peut-être une métaphore mais que la métaphore est testable, phrase qui semble satisfaire tout le monde ou du moins ne provoquer aucune réponse, les mots biologie, politique, structure, matrice circulant depuis plusieurs semaines dans le laboratoire au point que personne ne saurait plus dire s’ils désignent encore des objets distincts, si Bolin utilise le vivant pour penser les institutions ou les institutions pour expliquer le vivant, comme si les deux séries avaient fini par se recouvrir, non pas exactement mais suffisamment pour que les écarts entre elles deviennent eux-mêmes exploitables.

Près des congélateurs, Mei Qian ouvre puis referme les tiroirs, chacun produisant ce petit claquement sec amplifié par le silence de la zone froide, retire d’une boîte une poussière presque invisible, déplace un échantillon de quelques millimètres, contrôle l’étiquette, remet le couvercle, le numéro 14-E-7 qu’elle cherche n’étant pas là où il devrait être, ou plutôt étant là mais légèrement décalé, ce qu’elle explique sans regarder Yating, disant que ce genre de choses se propage, phrase à laquelle Yating ne répond pas, observant seulement le doigt de Mei pousser la boîte jusqu’à ce que son bord coïncide exactement avec celui des autres, se demandant sans vraiment formuler la pensée si elle parle encore de rangement, tant la même expression pourrait désigner aussi bien une erreur dans un registre, une décision remontée trop tard, une consigne reproduite d’un bureau à l’autre ou une déviation minuscule dans une chaîne dont personne ne voit jamais l’ensemble.

Et pendant ce temps Xiaobo branche son microphone, tapote la membrane, écoute le petit choc amplifié dans l’enceinte, règle la pédale, déplace de quelques centimètres un capteur fixé contre le mur, disant qu’il veut savoir si les vibrations du bâtiment modifient la propagation des signaux neuronaux dans les cultures, puis, après avoir laissé passer quelques secondes, ajoutant qu’il aimerait aussi que les cellules apprennent à mieux écouter, sans que personne sache s’il plaisante, et lorsqu’il appuie sur le bouton la voix de Teresa Teng se substitue presque sans rupture à celle de Zhou Xuan, plus proche, plus claire, mélodramatique au milieu des hottes, des parois transparentes, des gants, des tubes, pendant que les cellules, évidemment sourdes, continuent de se diviser sous leur couvercle.

Yating reste un moment sans avancer, tenant toujours le dossier contre elle, regardant Chen Mo perché au-dessus du sol, Gao penchée sur son code, Bolin avec ses tubes et son téléphone, Mei alignant les boîtes, Xiaobo accroupi au milieu des câbles, et tout cela lui paraît moins former une équipe qu’une sorte de mécanique provisoire, assemblée là par hasard ou par nécessité, chacun corrigeant quelque chose de différent, hauteur, algorithme, classement, vibration, alignement, comme si le laboratoire entier n’était qu’une collection de minuscules écarts maintenus dans des limites tolérables, et lorsqu’elle dit finalement qu’ils sont censés être l’équipe rationnelle du centre, personne ne répond vraiment, la chanson continuant seule, glissant entre eux comme une remarque faite depuis une autre époque.

Puis le bip retentit, net, aigu, assez bref pour que pendant une fraction de seconde personne ne réagisse, avant que les têtes ne se lèvent presque ensemble vers l’écran où la simulation S2 vient d’achever sa séquence, et ils restent ainsi, immobiles sous la lumière verdâtre des moniteurs, Chen Mo toujours sur son tabouret, Gao les mains au-dessus du clavier, Bolin tenant encore son tube, Mei devant le congélateur entrouvert, Xiaobo accroupi près de son microphone, groupés sans l’avoir voulu dans cette lumière artificielle qui donne à leurs visages la même pâleur, comme si un signal venu d’ailleurs les avait arrêtés au milieu de leurs gestes, et que tout ce qu’ils viennent de faire, paroles, corrections, plaisanteries, classements, mesures, n’était que la préparation inconsciente de cette seconde-là, cette suspension où le laboratoire paraît soudain tenir tout entier dans une configuration fragile, exacte et cependant déjà en train de se défaire.