Fumerrance, de grise en grise et de grise en graisses, s’enroulant depuis la lampe aux longues ascendances de la mousson, monte devant lui, ou lui devant elle, car le sieur Ming, Ming de lumière et de nuit, 明 et 冥, même son pour ce qui éclaire et ce qui obscurcit, n’est plus tout à fait certain, affaissé dans l’ornière des ressorts du divan, que cette épaisse fumée ferrugineuse, ferrugine et fer à ruiner, soit celle de l’opium ou celle d’un autre temps, des villes fumantes de l’autre rive, des grands feux encore à venir, tandis que sous les plis de soie les dormeurs dorment et que la fumée, fumée hier et fumée demain, demeure, ne démure pas, s’amasse au plafond en ventres de pluies qui n’ont pas plu, et lorsque Ming aspire encore cette langue de métal, cette petite monnaie de mort laissée entre ses dents, il sent quelque chose se défaire dans sa poitrine, non pas une douleur mais le commencement d’un autre commencement, quelque chose qui aurait dû monter et qui descend, ainsi l’eau des fleuves, ainsi les dynasties, ainsi les livres qu’on classe dans l’ordre de leur apparition jusqu’au jour où les derniers, toujours plus anciens que les premiers, viennent en renverser les rayonnages, et le tenancier auquel il demande ce qu’on lui fait fumer répond simple variation du lot, lot de lots, sort des sorts, sans savoir que ce mot de variation contient déjà tous les autres, les espèces et leurs mutations, les mutations et leurs monstres, les modèles et leurs modèles, jusqu’à cette dernière manière qu’auront les hommes d’enregistrer dans leurs machines ce qu’ils auront commencé par perdre dans leurs corps.
C’est alors que se mettent à tourner, sans tout à fait tourner, devant les yeux du Ming de lumière, les cinq allants des cinq éléments, 五行, wǔxíng, cinq mouvements, mais aussi cinq lignes, wǔ háng, si bien qu’il ne sait plus s’il doit les voir marcher ou les voir écrits, cinq rangées sur une feuille où chaque chose trouverait son rang, son nom, son nombre, où l’on pourrait enfin compter combien de bois font un feu, combien de feux une terre, combien de terres un métal, et combien d’eau il faut pour qu’un bois recommence à pousser, le premier, 木, mù, bois muet et bois muant, mu de mutation, le même qui meuble la chambre et brûle dans le fourneau, se tordant à la manière de ces racines qu’on arrache encore enveloppées de terre mais dont on découvre, après lavage, qu’elles sont des intestins, ou l’inverse, les intestins d’un arbre humain, et à son extrémité le deuxième, 火, huǒ, feu hors de lui, feu faux, frère presque jumeau du malheur 禍, huò, n’allume qu’une moitié de sa flamme, l’autre n’ayant peut-être jamais brûlé, ou brûlé trop tôt, lorsque de ces fours à produire le métal sortaient déjà les fumées d’une industrie à venir, et cette flamme boiteuse engendre la terre, 土, tǔ, qui est aussi, si l’on change de caractère sans changer de voix, 吐, ce qui se vomit, terre vomie, terre des ventres et des enterrés, terre promise aux promesses et aux grandes productions, dont les crevasses ouvertes laissent paraître des bouches, des fronts, des dents, toutes les figures d’une population à laquelle manque encore le visage, avant que dans cette matière ne sonne le quatrième, 金, jīn, métal ou or, qui est aussi 今, aujourd’hui, même son du présent et de sa monnaie, ce maintenant ferrugineux dans lequel toutes les époques viennent payer leur passage, et dont le tintement, d’abord clair, se fend comme celui d’une cloche qui sonnerait simultanément pour la naissance et pour le deuil, tandis que le cinquième, 水, shuǐ, eau de source, eau de somme, shuǐ si proche de 睡, shuì, dormir, monte en dormant et dort en montant, eau contre eau, fleuve contre fleuve, pour rejoindre le bois dont elle est sortie, mais sans jamais parvenir à le toucher.
Car c’était bien là, n’est-ce pas, le commencement de sa maladie, non pas la maladie du Bois, ni du Feu, ni de la Terre, ni du Métal, ni de l’Eau, mais celle du passage, ce passage qui devait se faire et qui ne se faisait pas, ce dernier intervalle entre la fin d’une ligne et le début de l’autre, et qu’aurait-il fallu pour que le monde fût enfin complet, une sixième ligne peut-être, un sixième élément, le sixième sens d’une phrase qui n’en aurait jamais eu que cinq, et Ming, dont la poitrine se soulève maintenant au rythme d’une respiration qu’il croit venue de la chambre elle-même, s’aperçoit que les cinq lignes, háng, se changent à nouveau en mouvements, xíng, que les signes marchent et que les marches s’écrivent, chaque mutation produisant à son tour un nouvel écart, une nouvelle case où ranger ce qui n’aura pas eu lieu, et voici que le rideau rouge se gonfle, que dans la fente des plis apparaît l’homme, l’homme à venir ou l’homme revenu, le visage de Chine sous le casque d’une Europe déjà ancienne, dont une moitié semble appartenir à un portrait de révolutionnaire et l’autre à la photographie d’un aviateur disparu, le visage d’abord, puis ce qui le dévisage, l’œil d’un autre, la bouche d’un autre encore, et de cette bouche, sans qu’elle ait paru s’ouvrir, sortent distinctement ces mots français, Vous voyez enfin, que Ming entend peut-être autrement, Vous voyez en fin, vous voyez en faim, car ce qui vient n’est jamais autre chose que ce qui manque, et lorsque l’homme ajoute Shanghai n’est que la prémisse, le premier jet, un modèle à régler, Ming reconnaît, dans la voix de cet inconnu, quelque chose qu’il a déjà entendu, non pas la phrase, ni les mots, mais cette manière qu’ont certains hommes de parler de l’histoire comme si celle-ci attendait depuis toujours qu’ils viennent lui donner sa forme.
Alors les cinq se rapprochent, se rangent, cinq rangs de cinq, cinq branches d’une étoile, étoile d’estomac, estomac d’État, la même forme se gonflant et se dégonflant sous ses yeux, non plus dessin mais organisme, et les lignes qui joignent les branches s’épaississent, deviennent veines, artères, voies ferrées, voies d’accès, routes de ravitaillement, conduites de ventilation, le corps entier d’une ville ou d’un homme, corps à corps, corps de ville, corps civil, dont les ingénieurs viendront mesurer la circulation, les médecins les maladies, les fonctionnaires les habitants, les archivistes les absents, chaque nom porté dans sa case et chaque case dans son registre, 檔案, dàng’àn, les archives, si proches à l’oreille de 答案, dá’àn, les réponses, comme si l’on pouvait espérer trouver dans les premières la réponse à toutes les questions, et ce qui ne serait pas enregistré n’aurait pas vécu, ou aurait vécu autrement, dans cette autre ville, ce Shanghai doublé d’un Shanghai futur, où les mêmes routes mèneraient aux mêmes bâtiments sans que les mêmes hommes pussent encore les emprunter, puisque tous, disait maintenant la voix, ceux qui vous succéderont, les ingénieurs, les médecins, les prophètes, ceux qui viendront après la tempête, poursuivront le grand rangement du monde, jusqu’à ce qu’enfin il n’y ait plus une chose sans nom, plus un nom sans chiffre, plus un chiffre sans case, plus une case sans son contraire, et qu’alors seulement, toutes les lignes se trouvant reliées, la dernière rejoignant la première, l’énorme mécanisme puisse commencer à fonctionner.
Mais à l’instant même où cette dernière jonction devrait se produire, quelque chose se rompt, non pas une des cinq branches, ni l’une des veines qui les relient, mais l’espace entre elles, un écart qui se creuse de l’intérieur et gagne chaque chose, les organes qui se séparent de leurs corps, les corps de leurs noms, les noms de ceux qui les prononcent, si bien que Ming croit entendre le même mot plusieurs fois répété, bìng, 病, maladie, mais également 並, ensemble, comme si la maladie de tout cela consistait justement dans l’impossibilité de demeurer ensemble, et les cinq maintenant se replient, le bois sur le feu, le feu sur la terre, la terre sur le métal, le métal sur l’eau, l’eau sur ce bois qui n’en est déjà plus un, se contractent autour d’un point noir, non pas point final mais point de départ d’une autre phrase, d’un autre siècle, jusqu’à ce qu’un grondement de cloche et de tôles, de tuyaux et de tonnerre, remplisse la salle où tous les dormeurs demeurent endormis tandis que lui, Ming de lumière, Ming de destin, 命, mìng, glisse vers ce centre, vers la fin qu’on lui avait dit de voir, vers la faim qu’il n’avait pas encore connue, et qu’une voix l’appelle, Professeur, puis encore Professeur, et le visage du tenancier reparaît, ses grosses lèvres jaunes remuant avant les paroles, Vous avez mal réagi, je vous ai cru mort, mais mort de quoi, mort de quand, puisqu’il reconnaît maintenant les paravents, le rideau, la lampe et sur le mur les deux caractères noirs, 五行, vus mille fois et jamais vus, cinq mouvements, cinq rangées, cinq façons de revenir sans revenir au même, tandis que la fumée retombe, s’effiloche, et que derrière ses paupières les cinq recommencent, les cinq continuent, les cinq ne finiront pas, ne finiront peut-être jamais d’essayer de rejoindre ce commencement dont il vient à peine, pour la première fois, de se réveiller.