La ventilation du laboratoire B27 était en panne depuis le matin, et cela donnait à l’air une lourdeur légèrement sucrée, comme si les solvants avaient décidé de se transformer en brouillard sentimental.
Yating ajusta distraitement la pipette dans sa main : elle pensait à un échantillon de protéine S modifiée, mais quelque chose dans le silence du labo… clochait.
D’abord ce fut un tremblement — infime — dans la centrifugeuse.
Puis un second.
Puis, très distinctement, une mélodie.
Une voix, légèrement voilée, quelque part entre Zhou Xuan et Qiu Lanfen, commença à fredonner une chanson d’avant-guerre, un shidaiqu languide venu de nulle part. La centrifugeuse tournait à 3000 tours/minute et, pourtant, donnait l’impression d’improviser une orchestration.
Madame Xu entra, sans même lever les yeux — elle avait l’habitude que les machines du B27 se comportent bizarrement — puis s’arrêta net lorsqu’un incubateur s’ouvrit tout seul et projeta dans la pièce un halo rose bonbon.
Yating :
— Ça vous arrive aussi… ou je suis en train d’inhaler trop d’acétone ?
Madame Xu ne répondit pas : elle fixait la machine qui, lentement, déployait un panneau latéral, comme une aile métallique, révélant un petit haut-parleur interne (que personne n’avait jamais installé).
La voix s’y amplifia, plus nette : un air qui ressemblait à “Ye Ban Ge Sheng”, mais sur un tempo étrange, comme remixé par un statisticien.
Puis, sans prévenir, Li Wei apparut sur le seuil du labo, haletant, les bras chargés de dossiers. Il n’avait aucune raison d’être essoufflé : son bureau était à vingt mètres. Mais il l’était.
— Je… euh… vous entendez… ?
Il n’eut pas le temps de finir : le labo entier se mit à vibrer au rythme d’un beat synthétique venu du plafond. Quelque chose, quelque part dans la tuyauterie, produisait des basses.
Doum. Doum. Doum-doum-doum.
Et la chanson changea : Lu Lanjun, version disco 1983, transformée en ritournelle techno-opératique.
Les lampes LED se mirent à clignoter dans un motif géométrique, évoquant vaguement la structure d’une protéine mal repliée.
La hotte aspirante déclencha une pluie de micro-paillettes (normalement c’était de la poussière de polyacrylamide, mais là… ça scintillait vraiment).
Un bras robotique se leva lentement, comme un danseur fatigué mais décidé à tenir sa pose jusqu’au bout.
Et soudain Yating se retrouva au milieu d’un numéro musical intégral, un congélateur à -80°C ouvrait et fermait sa porte en rythme, comme un chœur de bouche muette, des boîtes de Pétri glissaient toutes seules sur la paillasse en formant un cercle parfait, une pipette électronique se mit à vibrer comme un micro de diva.
La voix se transforma : un mélange de Bai Hong, d’algorithmie vocale et de réverbération militaire produisit une sorte d’hymne sentimental post-maoïste.
Li Wei échangea un regard avec Yating.
— Je savais que le protocole S2 avait des lacunes, dit-il. Mais je n’avais pas anticipé… ça.
Madame Xu, imperturbable, déclencha un interrupteur mural.
Au lieu d’éteindre la lumière, le geste fit surgir dans la pièce un projecteur de cinéma — oui, un projecteur, sorti littéralement de la paroi — qui diffusa sur les écrans de contrôle une chorégraphie en noir et blanc : trois silhouettes féminines portant des qipao scintillants, façon Shanghai 1937, dansant dans un laboratoire imaginaire où flotte une gigantesque double hélice.
— Ce n’était pas dans l’inventaire, murmura Yating.
Et alors, comme dans un rêve trop tardif, la machine centrale du B27 prononça — avec la voix douce d’une chanteuse de Kaohsiung des années 1970 — la seule phrase que le roman pouvait tolérer à cet instant :
“Le gain de fonction, c’est d’abord une question de rythme.”
Puis tout s’arrêta d’un coup.
Le silence revint.
Les lumières cessèrent de clignoter.
Les pipettes redevinrent des pipettes.
Le -80°C se referma avec un soupir d’ennui.
Madame Xu reprit calmement un dossier :
— Il faudra consigner cet incident.
— Sous quelle catégorie ? demanda Li Wei.
— Interférence culturelle non documentée.
Elle sortit.
Yating resta seule un instant — la centrifugeuse encore chaude, le fantôme d’une mélodie dans l’air.
Puis elle murmura :
— On n’a pas fini de découvrir ce que ce laboratoire peut faire.