Le bourdonnement des centrifugeuses s’accordait étrangement à un vieux tube shanghaïen des années 1930 que quelqu’un — probablement Chen Mo — avait laissé tourner en boucle sur une enceinte fatiguée. La voix tremblante de Zhou Xuan flottait entre les hottes aspirantes, brouillée par un souffle numérique. On aurait dit qu’elle chantait directement au travers d’un masque FFP3.
Yating entra avec un dossier serré contre elle. Elle repéra aussitôt plusieurs silhouettes familières.
Chen Mo, debout sur un tabouret, essayait d’ajuster un dispositif de capteurs thermiques installé bien trop haut pour la taille moyenne d’un humain raisonnable. Il murmurait pour lui-même :
— “Si le gradient ne s’aligne pas… l’univers entier va croire que je ne sais pas calibrer une sonde.”
Il disait souvent des choses qui laissaient soupçonner qu’il se croyait observé non par ses collègues, mais par la thermodynamique elle-même.
À la paillasse du fond, Gao Shanyu tapait frénétiquement sur son clavier. Les lignes de code défilaient à une vitesse qui dépassait toute nécessité fonctionnelle.
— Je réécris l’algorithme de clustering, annonça-t-elle sans lever les yeux.
— Tu l’avais déjà réécrit hier, dit Yating.
— Oui, mais il n’était pas suffisamment… ironique.
Gao prétendait que toute simulation digne de ce nom devait contenir un “degré d’humour interne”, une sorte de mécanisme d’auto-contradiction mathématique permettant, selon elle, de mieux saisir la logique des systèmes autoritaires. Personne ne savait si elle plaisantait.
Juste derrière, Wang Bolin essayait de manipuler trois tubes de prélèvement à la fois, tout en dictant un mémo dans son téléphone.
— “Projet A3 : suspicion que les matrices anciennes interagissent avec les nouvelles structures organisationnelles. Hypothèse : la bureaucratie a laissé des signatures épigénétiques.”
Il s’interrompit pour lever un tube à la lumière.
— C’est peut-être une métaphore, mais c’est testable.
On ne savait jamais avec Bolin si la biologie était une méthode d’analyse politique, ou si la politique n’était pour lui qu’une extension excentrique de la biologie.
À proximité des congélateurs -80°C, Mei Qian triait méthodiquement des échantillons. Elle rangeait dans un silence si parfait qu’on entendait distinctement les clics des boîtes cryogéniques. À chaque fois qu’elle ouvrait un tiroir, elle retirait une minuscule poussière, comme si maintenir l’ordre matériel empêchait le chaos conceptuel de se propager.
— Mei, tu cherches quelque chose ? demanda Yating.
— Le numéro 14-E-7. Je l’ai vu hier. Il était mal aligné. Ce genre de choses se propage, tu sais.
Elle parlait des boîtes, mais Yating se demandait si elle ne désignait pas plutôt les décisions politiques.
Enfin, près du tableau blanc griffonné d’équations, He Xiaobo installait un dispositif audio improbable : une enceinte portative, un vieux micro argenté et ce qui ressemblait à une pédale d’effet de guitare.
— On prépare une expérience acousti-virologique ? demanda Yating.
— Non, répondit Xiaobo avec un sérieux imperturbable. Je vérifie si les vibrations du bâtiment influencent la propagation des signaux neuronaux dans les cultures cellulaires.
Il ajusta le micro, puis ajouta :
— Et aussi parce que j’aimerais que nos cellules apprennent à mieux écouter.
Il appuya sur un bouton. La voix de Teresa Teng s’éleva, douce et un peu trop dramatique pour un laboratoire classé BSL-3. Les cellules, évidemment, n’avaient pas d’oreilles — mais personne n’eut le cœur de lui rappeler.
Yating regarda cette troupe improbable : Chen Mo calibrant des gradients imaginaires, Gao Shanyu programmant avec ironie, Bolin réécrivant la biopolitique dans des tubes Eppendorf, Mei Qian ordonnant le chaos, Xiaobo testant la sensibilité musicale du vivant.
Elle soupira.
— Et dire qu’on est censés être l’équipe rationnelle du centre.
La voix de Zhou Xuan glissa dans l’air, presque comme une confirmation.
Un bip aigu résonna soudain dans le laboratoire : la simulation S2 venait de terminer une nouvelle séquence. Tous levèrent la tête, comme si un metteur en scène invisible venait de donner le signal d’entrée en scène.
Et pour un instant, très bref, ils se retrouvèrent là, immobiles, éclairés par la lumière verte des écrans, dans une étrange harmonie : la chorégraphie d’un futur incertain, réglée avec la précision inquiète d’une comédie musicale dont les acteurs n’ont jamais appris les paroles.