1.
Ils avaient suivi les cartes issues d’observations lointaines jusqu’à l’épuisement des marges. À chaque résistance du sol — un quartier qui ne correspondait pas, un bâtiment apparu trop vite, une voie effacée sans raison claire — ils ajoutaient une nouvelle couche d’interprétation. Les annotations s’accumulaient d’abord sur les transparents, puis sur les tirages papier, puis dans les marges étroites des classeurs. Très vite, l’écriture devint illisible : chiffres sur chiffres, flèches revenant vers leur point de départ, corrections biffées puis réécrites ailleurs.
Plus personne ne savait exactement ce qui guidait quoi — si les cartes corrigeaient le terrain ou si le terrain forçait la lecture. Les documents les plus récents dépendaient de plans anciens, eux-mêmes établis à partir de relevés déjà corrigés. Le système avançait par ajustements successifs, sans jamais revenir à une origine identifiable.
Madame Xu replia une carte déjà usée, la déplia à nouveau, comme pour vérifier qu’elle n’avait pas changé pendant l’intervalle. Yating eut alors l’impression que la carte se froissait à mesure que le territoire devenait plus précis, que chaque amélioration ajoutait une pliure supplémentaire, un angle mort nouveau. La simulation S2 confirmait la même chose : plus les flux étaient détaillés, plus l’ensemble devenait instable.
Elle nota mentalement que certains systèmes n’acceptaient la clarté qu’à condition de déplacer l’opacité ailleurs. Le territoire, devenu presque exact, résistait désormais à toute représentation simple. Quant à la carte — saturée de corrections, de décisions anciennes et de compromis invisibles — elle ne savait plus très bien si elle précédait encore le monde ou si elle se contentait de s’y accrocher.
- 2.
- Dans la salle d’attente, l’aiguille poursuivait son mouvement impeccable, régulière, presque arrogante, tandis que les corps s’agglutinaient, hésitaient, reculaient d’un pas. Le temps semblait ne plus appartenir aux mêmes unités. Et la pendule avançait pendant que la foule ralentissait.
- 3.
- On avait affiné les protocoles, poli les instruments, réduit les marges d’erreur à des seuils infimes. Pourtant, plus l’appareillage gagnait en rigueur, moins il y avait quelque chose à faire avec. Et l’outil gagnait en netteté au moment même où la tâche se dissolvait.
- 4.
- La page était restée ouverte toute la nuit, traversée par une lueur oblique venue de la rue. À l’aube, certaines phrases ne tenaient plus, comme si elles avaient été vidées de l’intérieur. Et la lumière insistait là où le texte cessait de faire sens.
- 5.
- Ils nettoyèrent la surface avec un soin maniaque, jusqu’à ce qu’aucune trace ne subsiste. Mais ce qu’ils cherchaient à observer se dérobait désormais derrière une image plus vive, plus proche, plus trompeuse. Et plus la vitre était propre, plus le reflet prenait le pas sur ce qu’elle donnait à voir.
- 6.
- La transmission continuait, stable, mesurable, conforme aux normes établies. Pourtant, lorsqu’ils comparèrent les archives, il apparut que ce qui circulait n’était plus ce qui avait été envoyé. Et le signal persistait alors que le message avait déjà changé.
- 7.
- Il y avait encore, dans certaines inflexions, quelque chose qui ressemblait à une promesse. Mais personne ne savait plus la prononcer correctement, ni même à qui elle s’adressait. Et la promesse demeurait audible dans une langue qui n’était plus parlée.
- 8.
- Ils renforcèrent la structure là où les calculs indiquaient une faiblesse probable. Quand la rupture survint, ce fut ailleurs, sans avertissement, hors du champ des hypothèses. Et la fissure apparaissait loin de l’endroit où la pression s’exerçait.
- 9.
- La représentation suivait son cours, impeccablement réglée, jusqu’à ce point précis où quelque chose se défit sans bruit. Le geste final survint alors qu’il n’y avait déjà plus rien à montrer. Et le rideau tombait au moment précis où le décor cessait d’exister.
- 10.
- Les courbes se croisaient sur l’écran, certaines montant avec assurance, d’autres s’effondrant sans explication. Aucune ne suffisait à rendre compte de l’ensemble, sinon par contraste. Et ce qui augmentait n’éclairait rien d’autre que ce qui diminuait.