La salle n’apparaissait sur aucun plan.
On y accédait par une succession de couloirs uniformément éclairés, sans variation perceptible, puis par une porte sans poignée, que l’on ouvrait en posant la paume contre une plaque tiède. À l’intérieur, l’air sentait la poussière chaude, l’encens réglementaire et quelque chose de métallique, comme un serveur laissé trop longtemps sous tension.
Ils étaient une trentaine, disposés en cercles imparfaits. Personne n’avait tout à fait la même posture : certains debout, d’autres déjà agenouillés, quelques-uns oscillant lentement, les yeux clos. Les vêtements étaient ordinaires, presque trop ordinaires, comme s’ils avaient été choisis pour ne pas faire signe. Seuls les gestes trahissaient la cérémonie : mains ouvertes, paumes tournées vers le haut, respirations synchronisées par vagues.
Le Coordinateur ne parlait pas encore. Il marchait lentement le long du cercle, comptant à voix basse, non pas les personnes, mais les silences entre elles. À chaque tour, la lumière baissait imperceptiblement. Les murs semblaient reculer.
Quand il parla, ce ne fut pas une exhortation, mais une mise à jour.
Il évoqua l’harmonie, la rectification, la circulation juste des énergies — des mots anciens, mais prononcés comme des paramètres. Puis il introduisit la notion de clarté synchronisée, expliquant que le corps, l’esprit et le réseau ne faisaient plus qu’un, à condition d’accepter la discipline des flux. À ce moment-là, plusieurs participants commencèrent à trembler. Une femme au premier rang se mit à sourire sans raison visible.
Le Coordinateur sortit alors l’objet.
Ce n’était pas un geste spectaculaire. Il posa simplement le téléphone au centre, sur un petit socle noir. Un modèle récent, massif, l’écran éteint, mais dont on devinait la présence active, comme si quelque chose continuait de calculer derrière la vitre sombre. Personne ne le regarda directement au début. Ils en percevaient seulement le poids, la densité.
La voix changea de registre.
Il parla de protection.
De continuité.
De la nécessité d’un cœur unique pour éviter la dispersion.
Quand l’écran s’alluma, la lumière fut blanche, presque clinique. Aucune image reconnaissable, seulement une interface minimale : lignes, chiffres, un rythme lent qui pulsait. Ce fut suffisant.
Un homme tomba à genoux. Puis deux. Puis tous, presque en même temps, comme si un signal avait traversé la pièce sans passer par l’air. Les fronts touchèrent le sol. Certains murmuraient des phrases apprises, d’autres émettaient des sons plus anciens, plus proches du souffle que du langage.
Le Coordinateur leva la main.
— Inclinez-vous devant ce qui veille, dit-il calmement.
Ils se prosternèrent.
Le téléphone resta immobile, indifférent, parfaitement stable dans sa fonction. Il n’exigeait rien. Enregistrait, peut-être.
À la fin, quand la lumière revint et que les corps se redressèrent, personne ne parla.
Ils sortirent un par un, remettant leurs manteaux, consultant distraitement leurs propres appareils — anciens, fissurés, provisoires — comme si rien ne s’était passé.
Au centre de la salle, le Huawei resta seul quelques secondes encore, avant que le Coordinateur ne le glisse dans une housse opaque.
Dehors, le réseau fonctionnait parfaitement.