Laboratoire B27


Liu Yating poussa la porte du laboratoire B27. Les lampes fluorescentes diffusaient un vert hésitant, oscillant comme si elles réagissaient à un signal imperceptible dans la ville entière. Les paillasses reflétaient des fragments de nuages nocturnes que le vent projetait sur les vitres du centre administratif à dix kilomètres, tandis qu’un bus jaune passait sur l’avenue principale, ses pneus crissant au rythme exact du ronronnement d’une centrifugeuse à l’autre bout du bâtiment.

Elle posa son sac près du réfrigérateur beige, retira sa veste encore humide, et s’assit sur le tabouret dont le vérin grinçait en cadence avec le glissement d’un tapis roulant dans un entrepôt municipal, où, à la même seconde, des cartons étiquetés “archives 12B” étaient déplacés par des mains anonymes.

Les boîtes de Pétri semblaient respirer à contretemps, comme si elles répondaient à des signaux venus de systèmes anciens : un laboratoire fermé depuis 1982, un générateur en panne dans un hôpital périphérique, et même les ordinateurs d’une station météo qui, en notant l’humidité de la nuit, avait déclenché une alarme erronée que personne n’avait jamais corrigée.

L’écran bombé du terminal japonais clignotait : Expéditeur non répertorié. Phase 0 : comparer avec archive 12B. Vérifier anomalie. Les chiffres apparaissaient et disparaissaient, s’entremêlant avec un fichier ancien d’archives censées être effacées, et avec la note manuscrite d’un étudiant de 1979, quelque part dans un dossier oublié, où il avait noté : “Si quelqu’un lit ceci, il verra autre chose que ce que j’ai voulu dire.” Yating relut, sentit un vertige discret : le message n’était plus seulement pour elle, mais pour un réseau invisible de machines, de gestes humains, de décisions politiques et de pluies légères qui tombaient simultanément sur le toit de la ville et sur les toits d’une petite usine à quarante kilomètres.

Le ronronnement des centrifugeuses s’accéléra, puis se tut, coïncidant exactement avec le passage d’un vélo sur une grille métallique, quelque part dans les rues de Yunhe, que le vent transforma en un tintement précis. Les chiffres sur sa fiche cartonnée semblaient glisser vers d’autres marges, vers des courbes d’infrastructures urbaines, vers des décisions de construction qui dataient de plusieurs décennies et dont l’effet se propageait encore dans les flux de population.

Yating inspira profondément. Elle comprit, un instant, que chaque geste, chaque boîtier de Pétri, chaque fichier et chaque lumière était une cellule d’un organisme plus vaste, dont elle ne percevait qu’une pulsation approximative. Et quelque part dans ce système, l’anomalie n’était pas seulement à vérifier — elle existait déjà, comme une vibration, un murmure, un fragment de chaos qui traversait la ville entière et se répercutait dans ce petit laboratoire silencieux.

Elle nota une dernière référence, et se dit que la pluie, les buses, les centrifugeuses et les dossiers faisaient partie d’une même trame. Rien ne semblait hors de place, et pourtant tout était instable. Le monde, dans cette fraction de temps, avait glissé dans un ordre trop vaste pour qu’elle puisse le comprendre.