Rues de Yunhe

Rues de Yunhe

Les parapluies se déploient comme des ailes de papier graisseux. Jaunes, rouges, parfois bleus avec le logo d’une ancienne compagnie de téléphonie dont les caractères s’effacent déjà, ils traversent les trottoirs déformés, évitent les flaques, les scooters abandonnés et les vendeurs de châtaignes installés sous des bâches translucides qui sentent le plastique chauffé. Quelque part, derrière une vitrine embuée, une vieille chanson de Li Xianglan grésille dans un haut-parleur trop aigu ; de temps à autre, une annonce de promotion enregistrée avec une voix artificiellement joyeuse vient la couvrir.

Yating marche lentement, carnet à la main. Un homme en veste de livraison manque de la heurter sans ralentir. Son sac isotherme porte le dessin d’un panda souriant qui cligne d’un œil au-dessus d’un slogan en anglais approximatif : FAST LIFE FAST EAT. Plus loin, deux ouvriers soulèvent une plaque métallique au milieu du trottoir ; une odeur d’eau stagnante remonte brusquement dans l’air humide.

Les flux humains lui rappellent vaguement certaines modélisations vues au laboratoire, mais il est tout aussi possible que ce soit l’inverse, ou simplement l’effet des nuits trop courtes passées devant des écrans où des points lumineux se déplacent pendant des heures jusqu’à finir par contaminer la rétine. Elle a connu un doctorant qui prétendait voir des matrices de corrélation dans les mouvements des bancs de poissons au marché couvert de Putuo. Il a fini chez Tencent.

Un taxi jaune s’arrête au feu dans un bruit de ventilateur fatigué. Sur le tableau de bord, un petit Bouddha en plastique vacille au rythme du moteur. Le chauffeur mâche quelque chose avec lenteur en regardant une émission de variétés diffusée sur un écran fixé au-dessus du compteur. Derrière lui, un panneau LED annonce les nouvelles mesures municipales concernant les données de circulation. Personne ne le regarde.

Certaines trajectoires réapparaîtront plus tard dans des tableaux statistiques, anonymisées, compressées, revendues, retraitées par des sous-traitants dont Yating oublie toujours les noms. BlueTrace Analytics, Jinhai Urban Systems, quelque chose comme ça. Les logos changent tous les six mois.

Elle lève les yeux vers une façade de verre dont plusieurs panneaux reflètent mal, légèrement décalés, comme si une seconde ville cherchait à apparaître derrière la première. Au rez-de-chaussée, une boutique vend des montres suisses sous une bannière rouge célébrant le centenaire d’une unité de travail disparue depuis vingt ans. À côté, un vieil immeuble des années quatre-vingt porte encore les traces plus claires d’un ancien slogan arraché de la façade.

Yating sourit sans raison précise.

Les archives, les modèles prédictifs, les rapports municipaux, les anciens plans de zones économiques spéciales, les dossiers incomplets de Li Wei, les silences de Madame Xu – tout cela commence parfois à se rapprocher dans son esprit, puis se disperse aussitôt, comme ces amas de parapluies qui se forment aux carrefours avant d’être dissous par le passage du feu vert.

Elle continue de marcher. Des fils électriques pendent entre deux bâtiments. Un écran géant diffuse une publicité pour une banque tandis qu’un vieil homme répare tranquillement un grille-pain sur une table pliante couverte de journaux jaunis. Deux adolescents rient devant une borne de reconnaissance faciale qui refuse obstinément de détecter l’un d’eux.