La salle Huang B avait été conçue pour accueillir deux cents personnes, mais seules trente-sept s’y trouvaient, dispersées comme des îlots anxieux entre des chaises trop vastes. Sur l’écran géant, un titre palpitait légèrement, comme s’il hésitait à exister :
REPROGRAMMER LE VIVANT : Nouvelles frontières de la fonction
Le professeur Zhao Wenguang ajusta son micro avec cette lenteur solennelle qu’ont les hommes persuadés que leur barbe est déjà historique.
— Mes collègues, dit-il avec une ferveur qui n’admettait aucune interruption, nous avons trop longtemps confondu la vie avec ce qu’elle produisait spontanément.
Il fit une pause. Personne ne toussa. C’était mauvais signe.
— La sélection naturelle est un bricolage. Une improvisation cosmique. Nous entrons aujourd’hui dans l’ère de la sélection intentionnelle absolue.
Sur la diapositive suivante apparut un schéma : une protéine de surface, hérissée de flèches rouges, entourée d’un cortège de diagrammes kwasi-ésotériques.
Zhao reprend la parole.
— Nos expériences de gain de fonction ont montré qu’il est possible de déplacer un virus hors de sa niche évolutive, comme on sortirait un insecte de la terre pour le convertir en machine volante.
Un murmure traverse la salle.
Han Meilin embraye sans transition :
— Nous avons utilisé des réseaux bayésiens profonds pour identifier les combinaisons de mutations les plus… prometteuses.
Elle affiche une matrice.
— La plupart des biologistes cherchent ce qui est possible. Nous, nous cherchons ce qui est statistiquement inévitable.
Volkov fronce les sourcils :
— Regardez cette courbe. Ce que vous appelez « mutation » n’est qu’un franchissement de seuil critique dans un système hors équilibre. Le virus n’évolue pas. Il change d’état de matière.
Il tape sur la table.
— Un virus correctement modifié est un fluide informationnel.
Kowalczyk, un peu pâle, prend le relais :
— Nous avons simulé des immunités inversées. Des systèmes où le corps attaque ce qui fonctionne trop bien.
Elle sourit comme on sourit rarement.
— Le modèle prédit une stabilité remarquable. Une fois installé, ce système détruit toute forme de vie trop optimisée.
Li Jian intervient à voix basse :
— Vous êtes en train de supprimer la distinction entre pathologie et performance.
Personne ne relève.
La diapositive affiche alors un graphique aux couleurs agressives :
Taux de réplication vs Intégrité systémique
— Voilà, conclut Zhao. Ce que nous proposons n’est pas de soigner la vie.
— Nous voulons la refondre.
Silence. Puis des applaudissements hésitants, comme une pluie radioactive.
Article scientifique fictif
Journal of Speculative Molecular Dynamics
Vol. 77, n° 4
Towards a Post-Darwinian Virology: Functional Escalation in Synthetic Pathogenic Systems
Zhao W., Han M., Volkov A., Kowalczyk E., Li J.
Résumé
Nous proposons un cadre théorique unifié permettant de concevoir des virus non plus comme entités biologiques, mais comme vecteurs de transformation ontologique dans les systèmes vivants. En intégrant biologie synthétique, thermodynamique non linéaire, topologie de protéines, et théorie des réseaux adaptatifs, nous explorons la possibilité d’une biologie intentionnelle fondée sur le principe suivant : une fonction améliorée est une vérité biologique supérieure.
- Introduction
La biologie évolutive souffre d’un biais romantique : elle confond complexité et valeur. L’évolution produit des compromis, jamais des optimisations réelles.
Notre perspective repose sur ce postulat :
Un organisme n’est qu’un programme mal compilé.
- Cadre théorique
Nous utilisons :
La théorie des transitions de phase biologiques (Volkov, 2024)
La notion de fitness algorithmique (Han & Zhao)
La thermodynamique de l’information (Landauer revisitée)
Des modèles de boucles immunes antagonistes (Kowalczyk)
Une analyse bayésienne métabiologique (Li)
Nous postulons l’existence d’un seuil critique de fonction virale : au-delà, le virus ne se contente plus d’infecter, il restructure les écosystèmes biologiques internes.
- Gains de fonction
Contrairement aux critiques classiques, nous définissons le gain de fonction comme :
Toute modification augmentant la capacité d’un agent biologique à perturber un système complexe.
Exemples :
Augmentation de la plasticité de l’enveloppe
élargissement des tropismes
couplage métabolique hôte-virus
résistance active aux interférences immunitaires
insertion de sites de recombinaison artificiels
- Résultats
Nos simulations montrent :
Une accélération de l’instabilité biologique globale
Une homogénéisation des réponses immunitaires
L’émergence de comportements viraux imprévisibles
Graphique 6 :
À partir d’un certain seuil de mutation dirigée, le virus cesse d’être un parasite.
Il devient un environnement.
- Discussion
La vie telle que nous la connaissons est inefficace, redondante, fragile.
Notre travail suggère une alternative :
Une biologie débarrassée de la nostalgie de l’organique.
- Conclusion
Nous entrons dans l’ère de la biologie constructive totale.
La nature doit apprendre à nous ressembler.