La salle était trop grande pour le nombre de participants. Une centaine de fauteuils rouges, occupés par une douzaine de silhouettes immobiles, des bouteilles d’eau minérale alignées comme des éprouvettes et, au fond, un écran affichant en lettres bleues :
SYMPOSIUM SUR LES SYSTÈMES BIOLOGIQUES ANTICIPATOIRES — SESSION CONFIDENTIELLE.
Le professeur Han Guowei entra comme un général inspectant ses troupes. Costume sombre, lunettes épaisses, sourire absent. Lorsqu’il parla, sa voix était trop posée pour être honnête.
— Mesdames et messieurs… nous avons longtemps parlé de prévention. Aujourd’hui, je vous propose de parler de préemption biologique.
Il appuya sur une télécommande.
Sur l’écran apparut une image de protéine repliée comme un insecte mécanique.
— Nous sommes entrés dans l’ère de la génétique stratégique. Il faut cesser d’imaginer les virus comme des erreurs. Ce sont des plateformes.
Quelques têtes hochèrent gravement.
D’autres prirent des notes.
Han Guowei commença :
— Les expériences dites de gain de fonction ont été honteusement diabolisées. Comme toute avance technique, elles provoquent des malaises moraux. Lorsque l’on a inventé l’électricité, on parlait d’attirer la foudre dans les salons. Aujourd’hui, on parle de fabriquer la mort.
Il sourit.
— En réalité, nous faisons exactement l’inverse : nous organisons la vie.
Il afficha un graphique.
— Voici notre dernière lignée expérimentale : Chimera-23. Une construction génomique capable de reconfigurer ses protéines de surface par recombinaison quasi-aléatoire guidée. Le virus apprend. Comme un enfant très pressé.
Zhao Qiming, maigre, nerveux, se leva avant qu’on ne l’invite.
— Le problème n’est pas biologique. Il est topologique. Les virus ne se propagent pas : ils explorent des espaces de possibilités.
Il griffonna sur un tableau.
— J’utilise des systèmes dynamiques non linéaires pour modéliser les pandémies comme des attracteurs étranges. Une épidémie n’est pas un accident. C’est une convergence de trajectoires.
Il traça une spirale.
— Ce que vous appelez “crise sanitaire” est en réalité un phénomène de résonance statistique globale.
Han acquiesçait lentement.
Sun Meilin parlait comme si elle enseignait à des élèves fatigués.
— Vous oubliez l’essentiel : une société est un système dissipatif. Elle ne tombe pas malade par hasard. Elle dépense son ordre.
Elle agita une équation.
— Le virus accélère simplement la production d’entropie sociale. Il agit comme un catalyseur thermodynamique. Une pandémie n’est pas destructrice, elle est révélatrice. Elle rend visible ce qui était déjà instable.
— Autrement dit, murmura quelqu’un, nous amplifions le désordre.
— Non, corrigea Sun Meilin. Nous le révélons.
Li Rong, très calme, très jeune, intervint pour la première fois.
— Nous avons nourri nos modèles avec des milliards de données : transports, messages, recherches, habitudes alimentaires, géolocalisations. Le virus biologique n’est que la moitié du système.
Elle fit apparaître une carte du monde constellée de points lumineux.
— L’autre moitié est cognitive. La peur, la rumeur, l’ennui, la panique. Nous avons développé un modèle prédictif du comportement collectif en situation pandémique.
Pause.
— Nous savons aujourd’hui à l’avance dans quelle ville naît une émeute, dans quel pays un marché s’effondre, à partir de quel jour une société commence à se dissoudre.
Elle sourit poliment.
— Nous n’avons plus besoin de gagner les guerres. Nous pouvons programmer les crises.
Qian Zemin prit enfin la parole. Voix sèche.
— La vraie question est simple : les Américains font la même chose.
Silence.
— Ils parlent de “sécurité sanitaire mondiale”. Nous parlons de souveraineté biologique. Ce sont les deux faces d’une même arme.
Il se tourna vers Han.
— Deng Xiaoping disait : peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape la souris.
Xi Jinping dirait aujourd’hui : peu importe la souris, pourvu que le chat contrôle les rues.
Quelques ricanements étouffés.
— Nous sommes en nouvelle guerre froide. Elle sera biologique, informationnelle, algorithmique. Et elle ne commencera pas par des missiles, mais par des toux.
Han reprit la parole.
— L’objectif ultime n’est pas la guerre. C’est la substitution.
Il alluma une dernière diapositive.
PROJET “ADAM REBOOTED”
— Nous pouvons désormais rêver d’une synthèse du vivant. Des organismes qui n’évoluent pas au hasard, mais selon un programme politique. Une biosphère administ
Il ajouta, presque tendrement :
— Le futur n’a pas besoin d’ADN. Il a besoin de protocoles.
Personne n’applaudit.
Mais personne ne protesta.
Au fond de la salle, Yating notait dans son carnet :
> « Ils parlent de virus comme d’un logiciel.
Mais c’est visiblement l’humanité qu’ils veulent déboguer. »