Lin Zhen était revenu au laboratoire à cause d’un mail abscons, envoyé à 22 h 41, qui disait simplement : “Incohérence détectée. Vérifier la salle B-206.” Aucun nom, aucun tampon. Typique. Il soupira, badgea, entra.
Le couloir menant à la B-206 avait toujours quelque chose d’hostile après 22 heures, comme si les systèmes d’aération y respiraient trop fort. Au bout du couloir, une lumière restait allumée. Une erreur. Ou un signe.
La porte B-206 n’était pas fermée.
Une odeur, indéfinissable — mélange de plastique chauffé et de milieu de culture oublié — flottait dans l’air. Lin actionna l’interrupteur : la lumière du plafond clignota deux fois avant de se stabiliser.
Le laboratoire était vide, mais pas silencieux. Un ronronnement irrégulier, comme un animal enrhumé, provenait du frigo de bench. Lin s’avança. Il remarqua alors quelque chose : la pièce semblait avoir été fouillée, mais seulement selon une logique que seul quelqu’un de très méthodique — ou de très dérangé — aurait pu suivre.
Sur la paillasse de gauche, on avait aligné ce qui ressemblait à un inventaire de dommages. Pas un inventaire officiel : trop précis pour être bureaucratique, trop inutile pour être scientifique, trop désespéré pour être rationnel.
Il lut les notes manuscrites.
D’abord une liste, puis une autre. Des objets, des appareils, parfois commentés, parfois laissés nus, comme pour qu’ils se condamnent eux-mêmes :
Un spectrophotomètre fendu au niveau de la cuve, une centrifugeuse aux ailettes disloquées, une balance analytique dont l’affichage clignote d’un vert maladif, un microscope inversé dont la platine oscille librement, un cryostat refusant obstinément de descendre sous –12 °C, un agitateur orbital dont la courroie a rendu l’âme, un autoclave qui soupire de la vapeur par une fissure latérale, une micropipette P200 dont le piston reste enfoncé, une hotte à flux laminaire allumée mais muette, un incubateur CO₂ qui ne reconnaît plus son propre capteur, une plaque chauffante qui chauffe quand elle veut, un vortex qui tourne de travers, un pH-mètre dont l’électrode s’est effritée, un rotavap fuyant à la jonction du condenseur, un osmometre incapable d’afficher autre chose qu’une suite de zéros, une chambre froide dont la serrure pend comme une langue morte, une thermo-cycler bloqué à l’étape d’extension, un lecteur de plaques 96 puits obstinément noir, un bain-marie dont la résistance grésille, une pompe à vide qui halète, un spectromètre de masse dont l’ioniseur ne s’allume plus, un compteur de particules qui confond l’air et le bruit de fond, un analyseur HPLC qui répand une fine bruine de solvant, une station de purification d’eau qui ne produit plus qu’un gargouillis opaque, une lame chauffante carbonisée sur un bord, un shaker de culture qui refuse toute oscillation, un densitomètre dont l’écran s’est bleui, et un congélateur –80 °C qui clignote comme un sapin de Noël en fin de vie.
« Qui a fait ça ? » murmura Lin.
Le pire n’était pas la liste — on trouvait toujours des appareils brisés. Le pire, c’était que, derrière chaque note, il y avait une main, un regard, une intention. Quelqu’un avait passé du temps — beaucoup de temps — à consigner ces détails. Pas un technicien fatigué, pas un stagiaire frustré : quelqu’un qui savait que ces traces, ces fragments, formeraient un message.
Lin comprit soudain que ce n’était pas vraiment un inventaire.
C’était un diagnostic, un cri d’alarme. Peut-être même une carte.
Une carte dont il n’avait pas encore la clé.
Il fit quelques pas. Le frigo de bench, toujours lui, lança un grognement long et douloureux. Sur sa surface, une étiquette, fraîche, presque humide, portait un simple mot en écriture malhabile :
“Recommencer.”
Un courant d’air léger fit frémir les papiers de l’inventaire. Quelqu’un était peut-être encore dans le bâtiment.
Lin Zhen sentit une vibration parcourir sa colonne vertébrale.
Il éteignit la lumière, referma la porte, et repartit en silence. Derrière lui, dans l’obscurité de la B-206, le ventilateur décentré d’un vortex grinça une dernière fois, comme si l’appareil blessé voulait encore ajouter quelque chose à la liste.