La Salle du Bois qui Tremble

La fumée monte, grise et sucrée, en volutes si épaisses qu’on pourrait croire qu’elles cherchent à imiter les nuages de la mousson, ces prouesses vaporeuses qui s’écrasent ensuite sur la ville comme des bêtes malades. Ming Zhe s’enfonce, un peu plus chaque fois, dans le divan rapiécé qui grince à chacun de ses mouvements, comme un animal qui se souvient d’avoir été vivant.

L’opium, cette nuit-là, a un goût métallique. Le tenancier jure qu’il n’y a rien de changé — « simple variation du lot », dit-il — mais Ming Zhe sent dans sa gorge quelque chose de nouveau, un frottement, comme si une lame légère s’y était logée pour tailler dans son souffle même.

Les ombres au plafond vacillent. Quelques clients dorment derrière des paravents en soie trouée. Par moments, une toux étouffée, un soupir. Rien de plus.

Alors la pièce bascule.

Non pas d’un seul coup. D’abord, c’est un déplacement de perspective — les murs semblent se rapprocher, puis reculer, pareils à un diaphragme de caméra cherchant la mise au point. Le rideau du fond se distend, devient membrane, respirant à peine. Une sorte de pulsation.

Ming Zhe inspire profondément. La fumée, cette fois, entre en lui comme une armée.

Il voit un cercle. Au centre, une forme tremblée — quelque chose entre un embryon et une forge. Autour, cinq traits, cinq souffles.

Bois. Feu. Terre. Métal. Eau.

Les mots ne lui viennent pas en chinois, mais dans un langage qu’il ne connaît pas encore.

Les cinq souffles tournent, puis se déchirent. Le Bois, au lieu de nourrir le Feu, se tord, devenant une grande pousse verdâtre, veineuse, palpitante comme un viscère. Le Feu, lui, ne brûle que d’un côté : il oscille, boiteux, comme si une main invisible lui avait arraché sa moitié. La Terre gonfle — une sorte de peau épaisse, ulcérée, d’où suintent des visages minuscules. Le Métal sonne creux, comme un instrument fracturé. Et l’Eau coule à rebours, remontant vers un point qui n’existe pas.

Le cycle est malade.

Ming Zhe n’arrive pas à détourner les yeux. Son cœur bat à un rythme étranger, comme s’il s’accordait au schéma qui se forme devant lui.

Les cinq souffles commencent à se lier par des filaments lumineux — non pas des lignes régulières, mais des trajets irrationnels, cassés, comme des routes tracées dans le noir par des ingénieurs fous. Une géométrie vivante.

Et soudain, les filaments deviennent veines.

Il entend alors un froissement derrière lui. Quelqu’un — ou quelque chose — s’approche. Une silhouette floue, peut-être pas humaine, peut-être un simple jeu de la fumée : un homme maigre au costume européen mal taillé, portant un casque en cuir comme ceux des aviateurs. Ou peut-être pas un homme du tout : son visage glisse, change, oscille entre un profil chinois et un autre, russe, puis un masque grotesque.

— Vous voyez enfin, murmure la silhouette dans un français hésitant.

La voix entre dans le crâne de Ming Zhe, sans passer par l’air.

— Ce n’est qu’un modèle, reprend-elle. Un premier jet. Shanghai n’est que la prémisse. Un mécanisme doit être réglé. Vous, professeur Ming Zhe, vous savez cela. L’Histoire n’avance jamais sans une structure.

Les cinq souffles continuent de se déformer, se tordant les uns autour des autres, jusqu’à former un pentagramme de chair — vivant, pulsant — qui se met à tourner. Les filaments-veines tirent, arrachent, se reconnectent autrement, comme si le cycle entier cherchait une nouvelle configuration qui n’existe dans aucun livre.

— Ils vont la trouver, dit la voix.
— Qui ? parvient à murmurer Ming Zhe.
— Tous. Ceux qui vous succéderont. Ceux qui croient au Feu. Ceux qui veulent dompter la Terre. Les ingénieurs du Parti. Les médecins. Les prophètes. Ceux qui viendront après la tempête.

La silhouette lève une main. D’un geste unique, elle écarte l’air — et le schéma se brouille.

Les cinq souffles se mettent à hurler. Oui, hurler : un son de métal plié, de vent dans des couloirs trop étroits, d’eau enfermée. Puis tout se contracte en un point noir minuscule.

Ming Zhe a la sensation de tomber en avant, comme si toute la pièce se renversait.

Il ouvre les yeux — peut-être une seconde plus tard, peut-être une heure.

Le tenancier le secoue doucement.

— Professeur, vous avez mal réagi, dit-il. Je vous ai cru mort. Une mauvaise montée. Ça arrive.

Ming Zhe essaie de parler, mais les mots se dissolvent. Il lève la tête. Sur le mur, juste au-dessus du rideau, un graffiti qu’il n’a jamais remarqué semble briller : 五行

S’il ne connaissait pas ces caractères, il jurerait les voir pour la première fois.

La fumée commence déjà à retomber. Mais dans son esprit, les cinq souffles continuent de tourner, cherchant encore — une harmonie qui n’existe pas, un cycle prêt à enfanter un siècle entier de dérèglements.